Conflit en Ukraine : À l’aube d’une crise alimentaire?

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Photographe : Ivor Prickett/The New York Times

Article rédigé par Olivier Houle

PORTRAIT GLOBAL

Depuis le 24 février dernier, date de début de l’offensive russe en Ukraine, le peuple ukrainien est plongé dans la peur et l’incertitude et craint pour sa sécurité et sa vie. Le pays se retrouve ainsi paralysé, ses activités et systèmes étant perturbés, engendrant ainsi de nombreuses conséquences à divers niveaux, notamment sur le plan alimentaire : l’insécurité alimentaire, autant à l’échelle locale que mondiale, est accentuée. En effet, ce n’est pas seulement la sécurité alimentaire du peuple ukrainien qui est mise en jeu, mais aussi celle de nombreux pays en développement et cela, vu le système alimentaire mondial fragilisé par ce conflit.

LA SITUATION EN UKRAINE

En Ukraine, la situation actuelle rend l’accessibilité aux aliments et à l’eau difficile pour la population : divers facteurs sont en cause.

Des services essentiels interrompus

La majorité des services publics essentiels, dont le système d’apprivoisement en eau et en électricité, sont perturbés. Ce sont principalement les complications logistiques, tel le manque de main-d’œuvre par le déplacement et l’enrôlement de la population, et les frappes russes qui sont à la source de ce problème. Par exemple, parmi les 100 hostilités distinctes qui ont été recensées en date du 17 mars 2022, dont 43 touchant les soins de santé, plusieurs ont endommagé diverses infrastructures civiles. Les dommages causés à la centrale thermique de la région de Louhansk ou encore au système d’apprivoisement en eau de la région de Donetsk, privant plusieurs citoyens d’eau et d’électricité, qui sont deux éléments essentiels à l’alimentation, en sont de bons exemples. Plus précisément, dans la région de Donetsk, ce sont 650 000 individus, le 14 mars 2022, qui n’avaient pas accès à l’eau ou qui en manquaient.

Des villes encerclées par les forces russes

De plus, les villes encerclées par les forces russes, comme c’est le cas pour la ville de Marioupol et de Kharkiv, ont un besoin urgent en repas et en aliments prêt-à-manger. Jusqu’à récemment, l’armée russe refusait de laisser passer des convois d’aide humanitaire dans ces villes. Bien que du 18 au 20 mars, plus de 13 000 personnes auraient été évacuées de Marioupol, ceux-ci font encore face à la faim et sont isolés à nouveau dans une région où l’eau et les aliments se font rares.

L’accès physique aux aliments difficile

Le pays bombardé a vu dans les dernières semaines son système alimentaire perturbé : la chaine d’approvisionnement de nourriture est complètement chamboulée. Ainsi, la disponibilité des aliments est fortement réduite. Encore une fois, les complications logistiques, autant par le manque de main-d’œuvre que par les dommages causés aux infrastructures de transformation, de stockage et de transport, pourraient rendre la disponibilité et la distribution alimentaire plus difficile. Les productions agricoles, pour leur part, risquent d’être gravement touchées, autant par l’inaccessibilité aux terres que par le manque en ressources humaines (main-d’œuvre), matérielles (équipements agricoles, fertilisants) et énergétiques (gaz naturel, pétrole, charbon) afin d’effectuer le travail requis. En effet, dans la situation actuelle, le prix du pétrole et des fertilisants sont à la hausse puisque la Russie représente un producteur important. De plus, au printemps, plus particulièrement durant la période des semis s’étalant d’avril à mai, un accès restrictif aux terres agricoles pourrait gravement affecter les récoltes, étant donné le faible l’ensemencement, et donc diminuer la disponibilité des aliments. Un peu plus tard dans la saison, au temps des récoltes, si les terres ne sont toujours pas accessibles, les conséquences quant à la productivité agricole seront dévastatrices. En fait, on estime que 20 à 30 % des superficies prévues pour les céréales d’hiver ne seront pas semées ou récoltées

Il est aussi important de constater que les sorties extérieures de certains ont été restreintes, soit par l’incapacité physique à sortir, comme ce peut être le cas chez les personnes âgées ou blessées, ou encore par l’interdiction de sortir due aux couvre-feux imposés, comme à Kiev. En résultat, les ces individus ont un accès réduit aux services de distribution alimentaire.

Accès économique restreint pour plusieurs

D’une part, depuis la deuxième moitié de 2020, avec l’arrivée de la pandémie Covid-19, les prix des aliments n’ont cessé d’augmenter. La guerre, entraînant une hausse des coûts de production et de distribution, une forte demande en nourriture et la fermeture des ports ukrainiens, s’additionnant alors à la situation pandémique en plus des présents changements climatiques, les prix de la nourriture ont atteint un sommet en février 2022. D’une autre part, les activités économiques étant pratiquement toutes interrompues, le pouvoir d’achat des citoyens se retrouvant alors sans revenu est réduit. Cette diminution d’accessibilité économique aux aliments contribue à la situation d’insécurité alimentaire vécue dans le pays.

Conséquences à court et long terme

Évidemment, étant donné les risques d’insécurité alimentaire à la hausse, il est inévitable que la présence de malnutrition augmente. Déjà, avant le 24 février, le pays comptait quelques 1,1 million de personnes ayant besoin de nourriture et de moyens de subsistance, dont 400 000 ayant des besoins en lien avec l’insécurité alimentaire. Le conflit ne fera qu’augmenter ces chiffres considérant que la Food and Agriculture Organization (FAO) estime que, dans le scénario le plus sévère, ce serait 13,1 millions de personnes supplémentaires qui pourraient souffrir de sous-alimentation dans le monde. Non seulement le stress nutritionnel occasionné par de faibles apports en nutriments augmente la vulnérabilité aux maladies infectieuses et les risques de développement de certaines autres maladies, mais cette sous-alimentation peut aussi augmenter la prévalence de maladies chroniques. En date de 14 mars 2022, plus de 2 millions d’enfants de moins de 5 ans, des mères enceintes et des mères allaitantes auraient besoin de services en nutrition, en Ukraine. La santé du fœtus étant directement affectée par l’alimentation de la mère lors de la grossesse, une sous-alimentation de la mère pourrait nuire au bon développement de son bébé, affectant alors sa santé actuelle et future. Pour leur part, les enfants en bas âge pourraient voir leur croissance affectée par ce manque de nutriments. Les personnes âgées étant en situation alimentaire fragile pourraient également voir leur état se détériorer.

LE SORT DE LA RUSSIE EN BREF

De son côté, la Fédération de la Russie, en raison des sanctions économiques imposées par l’occident et la cessation des diverses activités économiques, notamment par l’impossibilité d’utiliser la mer Noire comme voie commerciale, voit la valeur de sa monnaie, le rouble, baisser en flèche. La perte de valeur du rouble entraine alors l’appauvrissement du pays et provoque une inflation monstre, que le peuple devra subir à ses dépens. De fait, l’accessibilité économique à la nourriture risque d’être réduite, accentuant alors les risques d’insécurité alimentaire.

LA SITUATION MONDIALE

Le commerce international perturbé

Portait global

L’Ukraine joue un rôle crucial dans le système alimentaire mondial, tout comme la Fédération de Russie. Ces deux pays mis ensemble rassemblent (conjointement) 19 % des exportations mondiales d’orge, 14 % de blé, 4 % de maïs et 52 % d’huile de tournesol. L’Ukraine est aussi un producteur important de colza, tandis que la Fédération de Russie est l’un des plus grands exportateurs de fertilisants pour les sols et d’énergie (gaz naturel, pétrole, charbon), éléments nécessaires à la production agricole, comme mentionnés plus tôt.

Causes

La contribution de ces deux nations au système alimentaire mondiale est considérable. Toutefois, les nombreuses perturbations engendrées par le conflit dans les secteurs agroalimentaires et économiques ont entraîné une baisse des exportations, privant ainsi d’autres pays de ressources alimentaires. D’ailleurs, plus de 20 millions de tonnes de blé et de maïs confondus seraient présentement retenues en Ukraine et en Russie. Comme si cela n’était pas suffisant, étant donné la perturbation au commerce russe, le prix du pétrole pourrait se maintenir à la hausse, tout comme celui des fertilisants, induisant donc une augmentation des coûts de production et distribution alimentaire.

Conséquences

De cette façon, de nombreux pays du Sud devront, en plus de payer à gros prix les produits russes et ukrainiens, probablement s’en tenir à de plus faibles importations. Ainsi, des aliments de base, composant leur diète alimentaire, pourraient se faire plus rares dans les temps à venir. À vrai dire, minimalement 30 % des importations totales en blé de presque 50 pays, principalement situés en Afrique du Nord et en Asie centrale et de l’ouest, dépendent des deux pays en guerre. On compte parmi ceux-ci l’Égypte, la Turquie, le Bangladesh, l’Iran le Liban, la Tunisie, le Yémen, la Libye et le Pakistan. D’autres pays, quant à eux, dépendent aussi des importations de maïs, d’huile de tournesol ou encore de fertilisants des deux opposants. Ces pays en détresse devront trouver d’autres alternatives pour combler leurs besoins. De plus, leurs habitants souffriront d’une plus faible accessibilité aux aliments étant donné la baisse de disponibilité couplée aux prix élevés de ceux-ci.

Programme d’aide internationale à bout de souffle

Non seulement ces pays ne pourront probablement pas réussir à compenser les pertes agricoles du conflit, mais le pouvoir d’action du World Food Programme, une organisation des Nations Unies visant à réduire l’insécurité alimentaire, serait aussi fortement diminué. Cette organisation d’aide humanitaire, se procurant la moitié de son blé en Ukraine, verra ses ressources alimentaires chuter drastiquement et ses dépenses relatives à l’achat d’aliments fortement augmentées, étant donné que le coût des aliments devrait également augmenter. Alors, l’aide alimentaire apportée à plusieurs pays se voit compromise. L’Afghanistan, l’Éthiopie, la Syrie et le Yémen sont les pays les plus affectés, étant donné leur dépendance au blé.

LE CANADA DANS TOUT ÇA ?

L’aide apportée en Ukraine

Le Canada a pris place du côté de l’Ukraine en apportant une aide concrète au pays, notamment en envoyant des membres des Forces armées canadiennes qui ont pour but de soutenir les Forces de sécurité de l’Ukraine, en coordonnant l’instruction militaire de ceux-ci. Le premier ministre a aussi accordé jusqu’à 620 millions de dollars en prêt et aurait envoyé plusieurs millions de dollars en aide militaire, dont 4500 lance-roquettes et 7500 grenades à main. Le Canada a aussi mis en place un processus d’entrée au pays accéléré pour les Ukrainiens, mais priorise d’abord le rapatriement des citoyens canadiens, des résidents permanents canadiens et les membres de leur famille immédiate. 

Des sanctions pour la Fédération de la Russie

De pair avec l’OTAN, des sanctions économiques ont aussi été portées à la Fédération de la Russie, comprenant entre autres un embargo sur leurs armes, des restrictions quant à l’exportation et l’importation, notamment au niveau du pétrole, ainsi que des interdictions financières.

Le rôle du Canada dans le système alimentaire mondial

Le Canada, étant un producteur important de blé, d’orge, de colza et d’huile de colza, pourrait être appelé à aider à rétablir, par l’exportation de ses ressources, le système alimentaire mondial. Le pays pourrait en retirer des bénéfices économiques considérables, cependant celui-ci doit posséder les ressources nécessaires pour répondre à cette demande.  

LES PISTES DE SOLUTION SUGGÉRÉES 

Afin de répondre au mieux à la situation actuelle et de réduire les risques de crise alimentaire, des pistes de solutions ont été proposées par la FAO :

  • Garder ouvert le commerce mondial de nourriture et de fertilisants 
  • Trouver des ressources alternatives pour les pays souffrants de la crise
  • Supporter les groupes vulnérables, dont ceux en déplacement (inclusivement) 
  • Continuer les échanges commerciaux mondiaux, en évitant les politiques de protectionnisme
  • Renforcer le dialogue et la transparence par rapport au marché mondial

Soutenez des initiatives qui luttent contre l’insécurité alimentaire dans le monde

Bibliographie

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