Nourrir son enfant autiste : un casse-tête ?

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Article par Marie-France Lalancette, nutritionniste

La rigidité alimentaire d’un enfant autiste peut nous en faire voir de toutes les couleurs. Mais par définition, la rigidité ne bronche pas, alors inutile de s’entêter. Pour survivre, le parent est celui qui doit s’adapter, comme c’est le cas pour plusieurs autres facettes de l’autisme. Il est probablement plus facile de s’adapter quand on a mieux compris les mécanismes qui s’opèrent…Cet article, qui démystifie cette difficulté alimentaire, vous propose ensuite quelques trucs à tenter pour aborder les repas.

Toutes les difficultés alimentaires ont des impacts réels sur la qualité de vie des familles aux prises avec l’autisme et sur la santé des enfants également. Souvent, elles ont tendance à être banalisées ou non-adressées, surtout quand l’enfant suit sa courbe de croissance normale. Pourtant, une courbe de croissance ne montre qu’une facette du développement  et est directement reliée à l’apport en calories, sans plus. Mais les besoins en nutriments ne sont pas nécessairement bien comblés, ce qui peut laisser place à des carences à long terme, qui peuvent être prévenues pour la plupart par des ajustements simples et contrôlés par le parent qui n’exigent de l’enfant aucune adaptation. Contrairement au suivi en réadaptation, comme par exemple en ergothérapie, qui vise à modifier les comportements de l’enfant et peut s’avérer ardu, la consultation nutritionnelle permet de corriger l’état nutritionnel par des ajustements faits par les parents, à l’insu de l’enfant, et la correction des lacunes est effective dès que les parents mettent en pratique les conseils…En tant que nutritionniste pédiatrique, c’est une des raisons pourquoi cette clientèle m’a toujours apporté une grande valorisation : le résultat sur la qualité de vie est concret et rapide. Une fois les lacunes nutritionnelles causées par les difficultés alimentaires bien identifiées, les solutions simples qui sont mises en place permettent de réduire grandement l’anxiété que tous les parents ressentent quand leur enfant ne mange pas normalement ou suffisamment, mais encore plus dans le cas de l’autisme. Et j’ai souvent été témoin de belles surprises, comme des répercussions sur les autres sphères de la vie, comme par exemple un meilleur sommeil ou le soulagement d’inconforts digestifs qui laissent place à une amélioration du comportement général. C’est toute une récompense, tant pour une nutritionniste que pour les parents.

Les changements qui s’opèrent au niveau sensoriel prennent du temps. Pour ma part, pas question d’attendre que l’enfant autiste accepte la nouveauté pour travailler à améliorer sa santé et sa qualité de vie! On s’adapte aux enfants allergiques en modifiant le menu, nul ne nous viendrait à l’esprit de dire à l’enfant d’y mettre du sien, qu’il est capable de prendre l’allergène sans ressentir de symptômes…L’autisme est souvent allergique à la variété. Et il en ressent des symptômes réels!

Tout d’abord, l’enfant peut être rigide pour plusieurs raisons, qu’il est important de bien identifier car elles n’affectent pas tous les enfants au même degré :

Les causes sensorielles :

Si dans son expérience sensorielle, l’enfant intègre très différemment le goût, l’odorat, la texture ou même la vue des aliments, ceci va forcément affecter sa réaction aux aliments présentés. Il peut être hyposensible, cherchant toujours à recréer une stimulation additionnelle à son expérience de repas, par exemple en en mettant beaucoup dans sa bouche, ou hypersensible où toute stimulation le rebute. L’hypersensible a tendance à être plus souvent rigide, mais les deux sont possibles.

Les causes oro-motrices, ou les ‘praxies’ :

L’acte de manger sollicite plusieurs petits muscles, mais aussi plusieurs processus cognitifs. Mastiquer exige une répétition de mouvements, et toute une coordination où les aliments sont périodiquement ramassés par la langue et ramenés au centre. C’est en soi une organisation qui peut être plus difficile à acquérir pour l’enfant autiste. Lorsque la mastication devient une corvée, où le fait d’avaler créé une certaine peur, ceci peut effectivement rendre l’enfant réfractaire à certains groupes d’aliments. Pour régler le problème, il faut aider l’enfant à d développer ces capacités, et le suivi de professionnels qualifiés peut être nécessaire.

Les causes néophobiques :

La peur du nouveau en soi est à la base de la rigidité pour plusieurs. Il faut admettre qu’au moment où l’enfant devient autiste, se referme sur lui-même, ceci coïncide souvent avec le moment où nos attentes par rapport à l’alimentation se compliquent. Parfois c’est tout simplement trop pour lui. Il faudra attendre qu’il ait appris à combattre d’autres peurs avant de combattre la néophobie alimentaire.

Peu importe la raison de la rigidité, le but est d’assurer la croissance en s’adaptant à l’enfant petit à petit, jusqu’à ce que cette partie du développement semble plus accessible. Et il y en a probablement pour plusieurs années à trouver des façons d’équilibrer ou d’enrichir le menu à partir des aliments acceptés avant que cette difficulté soit surmontée. Mais il faut toujours garder espoir. Par expérience, l’assiette des enfants autistes a beaucoup plus de chance d’évoluer par la patience et la ruse que par la force ou l’entêtement. Des moyens simples et concrets existent pour éliminer la frustration à table, tant pour l’enfant que les autres membres de la famille, et ils seront différents pour chaque enfant, d’où l’importance d’un suivi personnalisé.

Quelques conseils pour améliorer l’expérience du repas 

La routine : Les enfants autistes fonctionnent par séquence. Ils doivent vivre le repas d’une façon assez stable d’une fois à l’autre. Ce qui se passe avant, ce qui se passe pendant et ce qui se passe après, tout est important pour l’autiste. Peu importe la routine, il doit y en avoir une. C’est peut-être une routine farfelue, mais si elle fonctionne et vous empêche de vous battre avec votre enfant et de le désorganiser à chaque repas, adoptez cette routine. Par routine, il faut aussi inclure le fait de garder les heures de repas assez constantes. Trois repas et 2 ou 3 collations à peu près aux mêmes heures vous aideront à rendre les habitudes et l’appétit plus prévisibles.

Limiter le temps de repas : La majorité des enfants ont ingéré leurs calories du repas dans les 15-20 premières minutes. Pour l’enfant, rester assis, c’est être immobile, et ceci n’est peut-être pas un défi pour nous, mais ce l’est pour plusieurs enfants, même les enfants non-autistes. S’éterniser au-delà de ce que l’enfant peut tolérer comme immobilité ne peut que rendre l’enfant plus réfractaire aux repas, qui anticipera en quelque sorte d’être pris en otage, si on peut dire.

Promouvoir la nouveauté en dehors des repas : Au repas, l’enfant a besoin de retrouver ses repères. Il vaut parfois mieux de pas offrir plus de trois aliments et de ne pas tenter de modifier plus d’un aliment sur trois. Par contre, les activités de cuisine ou d’éveil sensoriel, en dehors des repas, comme par exemple à une collation (sentir, toucher et goûter) auront un impact sur sa réceptivité aux repas, à la longue. Mais il faut être patient! On peut être découragé en se disant : Cela ne donne rien de lui faire lécher les batteurs, il ne mange jamais le gâteau…Mais un jour, s’il le mange ce sera peut-être grâce à cela.

Le confort aux repas : Rester assis dans une chaise booster les pieds pendants, n’est pas accessibles à tous les enfants autistes. Le simple fait de supporter les pieds, donc d’offrir une stabilité, ou de revoir la hauteur de la chaise par rapport à la table, peut modifier l’expérience de l’enfant et lui permettre de se concentrer sur le repas. La grosseur de la table, et tout ce qu’on y met peut aussi être en jeu. Pour certains enfants, avoir tout plein d’aliments au centre de la table peut être souhaitable, pour d’autres, une sur-stimulation visuelle et olfactive. Il faut comprendre les défis de son enfant pour pouvoir lui faciliter les repas.

Adapter la texture aux capacités : Même pour un enfant non-autiste, le fait de couper les aliments trop gros ou d’avoir une trop grosse cuillère, peut amener l’enfant à refuser les aliments, où à éventuellement les avaler tout rond sans les mastiquer, jusqu’à ce qu’il décide enfin de les exclure du répertoire. Quand votre enfant rejette un aliment, je suggère aux parents de faire cette petite expérience : prenez ce que vous avez donné à votre enfant les yeux fermés. Vous aurez une idée plus claire que ce qu’il vit dans sa bouche, où du défi que cela peut représenter pour lui.

Limiter les distractions : L’environnement bruyant aux repas (télé, radio, discussions animées, etc) est une source de stress qui influence même l’apport de nombreux adultes, alors il est facile d’imaginer comment l’enfant autiste peut être facilement submergé par les distractions au repas. Parfois, regarder un livre ou écouter une chronique sur son ipod est une façon de diminuer l’impact de ces distractions…ce n’est qu’une des nombreuses stratégies que les enfants autistes apprennent à utiliser pour s’adapter.

Chacun doit y aller avec ses propres intuitions, et une démarche essai-erreur nous amène éventuellement vers un équilibre. Mais à travers toutes mes expériences professionnelles, je suis toujours étonnée de constater à quel point les comportements alimentaires, soi-disant déviants, sont en fait une réponse très cohérente à un problème vécu par l’autiste. Les rituels alimentaires, manger du papier, vouloir seulement du blanc, éviter les grumeaux, vouloir la même assiette, scruter les étiquettes…et tant d’autres comportements erratiques. Cela ne fait pas de sens pour nous à priori, mais à force d’observation, et avec une grande ouverture d’esprit, il n’en tient qu’à nous d’en découvrir le sens pour l’enfant…et parfois se rendre à l’évidence, peut-être des années plus tard, que ce n’était pas bête du tout!

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